La caisse, le maïs et le temps qui s’écoule

Article : La caisse, le maïs et le temps qui s’écoule
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19 septembre 2019

La caisse, le maïs et le temps qui s’écoule

Il coule, le temps.

Il ne suffit pas seulement d’avoir vieilli pour s’en rendre compte. Les mutations que subit notre quotidien le prouvent aussi, et les objets qui le peuplent avec.

C’était lors de l’une de ces marches sans objet ni but précis à travers Yaoundé. Peut-être pour tromper l’ennui, et oublier à quel point des poches vides sont de peu de secours pour s’offrir ce dont on rêve. Je suis tombé sur un objet qui passerait pour quelque chose d’insolite aujourd’hui. Un truc complètement dépassé, ringard, désuet, obsolète… Trouvez-lui tous les qualificatifs du même acabit, ils n’illustreront pas assez à quel point cette chose est aujourd’hui anachronique.
Elle était en vente. Seule, comme pour dire que c’est le dernier spécimen d’une espèce déjà disparue. Elle aurait dû attirer ces nostalgiques éclairés qui se nomment eux-mêmes collectionneurs. Rien ! Elle trônait là, isolée dans sa splendeur de chose inutile. Dédaignée. Trouvant une dernière raison de vivre dans une morgue outrancièrement revendiquée et affichée.

Les plus âgés avaient passé l’âge de s’en servir. Les plus jeunes ne peuvent savoir à quoi elle pourrait bien servir. Ils sont de cette époque. Elle, d’une autre.

Cette chose était une jolie boîte rectangulaire faite en contreplaqué. Sur l’une des faces une petite fente, juste assez pour introduire une pièce d’argent. Mais pas assez large pour la faire ressortir. Pour la faire ressortir, il fallait attendre qu’il en eût beaucoup. Ça prenait des semaines, des mois d’épargne. Et puis venait le moment tant attendu, celui bien nommé de « casser la caisse ». Moment de grande satisfaction à deux titres au moins : on avait pu faire preuve de rigueur. De force mentale aussi pour se prémunir de la casser plus tôt, pour régler l’un de ces problèmes qui nous ont assaillis. C’était aussi l’occasion de voir se concrétiser un projet. On ne « faisait pas la caisse », selon l’expression consacrée alors, juste pour le plaisir de la faire. Il y avait un objectif poursuivi. « Casser sa caisse » était la preuve que l’objectif était atteint.

Vous l’avez compris pour les plus âgés. Je parle de la caisse. Ce qui dans un français qui passerait pour châtié se nomme tirelire. Ailleurs, elle prend l’aspect d’un cochon, et hérite très naturellement du nom de ce mammifère. Ce pot d’épargne personnelle, véritable bas de laine des plus petits du petit peuple n’est plus d’actualité. La faute au temps qui a passé, et à la révolution technologique et autres qu’il a charriés.
En voir une, surgie de nulle part et proposée à la vente, a été une révélation : nous n’avons plus prise sur notre environnement, et nous sommes totalement dépossédés de nous-mêmes.

La caisse était faite de six pièces de contreplaqué égales ou pas. C’était le bois de chez nous, transformé par une usine existante au pays. Le doigté du moins habile des menuisiers suffisait à l’assembler avec des clous fabriqués sur place. Les pièces qu’on y introduisait n’étaient pas rares. L’argent avait le même nom, et déjà fabriqué ailleurs. Nous avions cependant l’illusion qu’il était le nôtre puisque les pièces qu’on introduisait dans nos caisses étaient le fruit de notre labeur, ou la matérialisation de la générosité des proches. Il y avait donc ce sentiment de maîtriser tout. Ce sentiment était si réel que même le nom est celui que nous avions choisi. Nous l’appelions simplement caisse. Non pas tirelire, cochon, coffret, caisson ou cassette. Juste caisse !

Ce qui est vrai de la caisse l’a été de certaines autres choses : le maïs par exemple. Venu d’ailleurs, nous lui avons donné un nom. Parfois une déformation de son nom tel qu’il nous a été donné de le découvrir. Comme chez les Beti (Cameroun) où fôn (maïs) n’est qu’une mauvaise prononciation de corn (maïs, en anglais). Ou un mot nouveau et original chez d’autres peuples : mbassa chez les Gunu du mbam (Cameroun). On a appris à le cultiver, et à le transformer. Ici en mets comme le « sanga », là-bas en couscous et plus loin en bière. Il ne viendrait à l’esprit de personne de croire que le maïs est un apport étranger. D’ailleurs ne le classe-t-on pas parmi nos plantes traditionnelles ? En le nommant, on se l’est approprié comme l’a si bien dit Edouard Glissant.

Aujourd’hui la caisse a cessé d’être. À sa place, nous avons des comptes dans des microfinances, ou des porte-monnaie électroniques dans nos portables. Nous ne maîtrisons cependant rien. Ni l’ingénierie financière qui sous-tend le secteur bancaire, ni la technologie qui produit les portables, encore moins celle de la monnaie électronique. Nous ne nommons plus rien qui constitue le fondement de nos vies aujourd’hui. Nous ne nous approprions donc rien. Portable est toujours portable dans nos langues. Tout comme ordinateur, internet, clé usb, et bien d’autres… Pourquoi cette vie-là ne deviendrait-elle pas chère ? Et pourquoi ne devrions-nous pas être pauvres ?

Par cette attitude, nous avons fait le pari de vivre chez nous en nous mettant sur « la natte des autres », selon l’expression de Joseph ki-zerbo.

Pourtant, aucune prospérité ne se bâtit sur le travail des autres. Encore moins sur leurs acquis.

TARA

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